Harry
J'ai eu à repêcher des cadavres dans une rivière au Cambodge. Cela a duré trois jours. Au début, j'ai vomi plusieurs fois. Après on s'habitue. Mais je ne sais pas pourquoi, ce qu'il y avait de plus dur, c'était les yeux blancs et gonflés qui ressortaient. D'ailleurs, c'est cette image que j'ai eu durant des années en flashback et la nuit, dix ans après, j'en rêve encore quand je déprime.
Mais la journée, j'arrive à dissocier l'image du feeling qui m'a habité durant des années. D'ailleurs, cela ne me repasse devant les yeux que quand je mange des œufs durs! Quelle ironie…
Simone
Quand je suis rentrée de ma mission au Zaïre, où j'ai vu tant de cadavres, ce qui m'a poursuivie c'est l'odeur de la mort. Nuit et jour. Bizarrement, c'est cette odeur qui était mon flashback et non tant les images.
D'ailleurs, lorsqu'en rentrant, je me suis remise à mon travail et que je tapais à la machine, j'étais prise de nausées et je devais souvent m'absenter pour aller vomir. La même chose la nuit, quand je ne pouvais pas dormir, je me relevais pour aller vomir. Cette odeur m'a poursuivie plus d'une année.
Françoise
Quand vous touchez le fond, toutes vos forces vous abandonnent. Vous perdez confiance, d'abord en vous même, ensuite en votre entourage et particulièrement en ceux qui vous sont très chers. Vous n'avez plus goût à rien et vous en voulez au monde entier. Vous vous sentez surveillé et vous avez constamment peur qu'on découvre votre souffrance. Vous choisissez de souffrir en silence et avez surtout honte de vous dévoiler, de révéler vos jérémiades.
Au départ, on se dit tout bonnement, cela n'arrive qu'aux autres. Eh bien, cela peut arriver à tout le monde, surtout à ceux qui se croient les moins vulnérables. Mais pour vous en sortir, vous avez besoin d'aide. Moi, j'ai osé prendre la perche qui m'a été tendue et je ne me porte que mieux pour ne pas dire très bien. J'ai repris goût à la vie et j'ai dit non au désespoir. J'exprime à travers ces quelques phrases ma renaissance. Quelques supports, quelques outils, rien que de petits exercices physiques peuvent aider à revivre, mais surtout à renouer le dialogue.
Barbara
A propos de "debriefing": Je faisais partie d'un groupe d'expatriés pris en otage en Angola. Nous avons été retenus durant plusieurs jours, passant tour à tour aux mains des rebelles ou des militaires, subissant les bombardements et les tirs occasionnels, bien que nous n'ayons pas été directement visés. Nous avions seulement un accès limité à la radio, et durant quelques temps il n'était pas clair si ou quand et comment nous arriverions à nous en sortir.
Lorsque finalement nous fûmes relâchés, mon organisation nous rapatria au quartier général et nous encouragea à faire un "debriefing", non seulement avec le bureau et les collègues, mais également avec un psychologue qui avait l'habitude des zones de conflit
Il me demanda de raconter toute l'expérience. Ce que je fis, lançant çà et là des plaisanteries pour essayer d'alléger l'histoire. Il me dit alors:"Vous savez, ce que vous me racontez à plutôt l'air terrifiant - et pourtant vous rigolez tout le temps!" Je ne savais pas quoi dire. Il suggéra que le rire était un "mécanisme de défense", surtout dans les situations stressantes. Mais que parfois nous l'utilisions pour nous protéger de sentiments trop forts, tel que la peur.
Cette remarque fût positive, car je compris alors à quel point j'avais en réalité été terrorisée et cela fût plus facile de me débarrasser de ma peur. Il m'expliqua aussi que cela avait été complètement normal de réagir comme je l'avais fait. D'une certaine manière, ce fût un immense soulagement de savoir que je n'étais pas la seule à réagir de cette façon et que, paradoxalement, si j'avais réagi autrement, ç'eût été anormal.
A propos de relations Au cours du même debriefing, le psychologue me posa quelques questions sur ma situation courante - est-ce que j'avais un ami, vivait-il avec moi ou bien ailleurs, nous voyions-nous souvent, etc…
Je lui dis que j'étais follement amoureuse d'un homme vivant à deux continents et un océan d'ici et que je n'avais pu ni le voir ni lui parler régulièrement depuis plus de six mois. Je lui confiai que la distance était très dure à supporter, de même que de ne pas savoir comment la relation allait tourner ou quand nous pourrions être ensemble. Et il répondit:"eh bien, je suis désolé de vous dire que, là aussi, vous êtes typique!"
J'étais un peu vexée - mais il commença à m'expliquer comment les humanitaires, en vertu du fait qu'ils suivent partout les zones de conflits, subissent des rotations constantes dans leurs postes, sont le plus souvent séparés de leur compagnon et de leurs proches. Et que tous les problèmes qui en découlent, comme la jalousie, la solitude, les difficultés de communication, les sentiments d'insécurité, l'impossibilité de faire des plans ensemble - ne sont pas nécessairement la faute des individus, mais bien plutôt de la situation.
D'une certaine manière, en entendant ma situation décrite en ces termes, je fus rassurée de réaliser que d'autres vivaient la même chose, que c'était un résultat plutôt banal dans ce genre de travail et que ce n'était pas dû à mes propres insuffisances. Cela ôta la pression.
A propos de « dissonances cognitives » (c’est ainsi que je l’appelle) Je suis allée dans la région des Grands Lacs, après avoir eu une série de postes en Amérique Latine et dans d'autres parties de l'Afrique. J'avais l'habitude de m'identifier avec les gens avec et pour lesquels je travaillais - pas forcément en prenant partie pour les uns ou les autres, mais plutôt en choisissant de soutenir les gens qui se trouvaient piégés et souffraient d'un conflit.
Mais le Rwanda fût complètement autre chose pour moi: cette situation ne rentrait pas dans mon modèle, ni dans ma philosophie de l'existence et remettait en cause toutes mes valeurs. Je ne pouvais dire qui était innocent, qui était la "victime" et qui était le bourreau - il m'apparaissait que dans ce contexte, n'importe qui pouvait être aussi bien l'un que l'autre. Je n'arrivais pas à faire le tour de la question; et pour cette raison, il m'était impossible de me définir et de définir mes convictions. Les gens pour lesquels je travaillais pouvait aussi bien être suspects que victimes - je ne savais à qui faire confiance ou qui croire.
J'avais des collègues qui avaient choisi leur camp dans ce conflit, presque comme s'ils y étaient obligés afin de pouvoir fonctionner correctement dans leurs tâches. Mais en toute bonne foi, je n'y arrivais pas. A la fin, ce fut trop pour moi. Je ne pouvais trouver ma sérénité dans cette ambiguïté et j'ai fini par quitter le poste. Peut-être était-ce un échec et Dieu merci, il y a des collègues qui peuvent tenir le coup dans cette situation.
Mais ce que j'ai appris, c'est qu'il m'est indispensable de pouvoir faire sens dans le travail que j'accomplis en sachant pour qui et pour quoi j'accomplis ma tâche. Et je dois être sûre que cela fera une différence. C'est au-dessus de mes forces de supporter une situation ambiguë et sans espoir.
Christine
Le 7 août 1998, un attentat contre l'ambassade des Etats-Unis se produisait à Nairobi en plein centre ville. L'immeuble d'à côté qui abritait une banque a été totalement détruit, l'ambassade a été partiellement touchée, ainsi qu'un immeuble d'une vingtaine d'étages.
Durant la nuit, nous avons été occupés à sortir les cadavres des décombres et à essayer de dégager les survivants. Au matin, lorsque le soleil s'est levé, je voyais la scène du drame pour la première fois à la lumière du jour. La catastrophe était telle que j'ai trouvé inacceptable que le soleil puisse se lever, il aurait dû faire un jour de silence et ne pas se lever ce jour là. Car en même temps que le soleil se levait, des millions de personnes allaient se lever, se préparer et aller travailler, continuer la vie comme si de rien n'était. Ce n'était pas possible de faire comme si de rien n'était, la vie ne pouvait pas continuer sans autre. Je sentais cette profonde frustration que les catastrophes ne touchent que ceux qui les ont vécus alors que les autres n'y prêtent même pas attention.
Ce jour-là, nous n'avions pas le droit de vivre comme les autres jours, des centaines de personnes qui travaillaient ou allaient travailler ont péri dans l'explosion de 800 kilos de TNT.
Boris
Je suis souvent appelé à aller sur le terrain pour les catastrophes naturelles. C'est donc un travail continu, pratiquement sans dormir, pendant des jours et des jours. On arrive très vite à un épuisement complet et si on n'a pas un "truc" pour tenir, il faut oublier… Moi, j'ai le mien. Pour compenser le manque de sommeil, toutes les deux heures je m'arrange pour me mettre dans un coin où je peux me coucher par terre sur le dos avec les jambes surélevées. Puis je ferme les yeux et je me visualise à l'abri d'une forteresse de verre, avec des murs épais qui permettent cependant de se voir des deux côtés. Les bruits ne me parviennent qu'amortis. Là je commence à respirer profondément et tranquillement; il y a une lumière douce qui me baigne; je me sens protégé, rien ne peut m'arriver… Je fais cet exercice dix minutes et je retourne au travail. Cependant, il faut savoir que je le pratique tous les jours depuis deux ans, pour qu'une fois au cœur du chaos, je n'ai pas trop de peine à lâcher prise.
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